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La fabrique des reines

 Sa plume trempée dans l'éthanol n'épargne personne et n'engage que lui

de notre correspondant spécial au congrès des apiculteurs, Emilio Campari, le 23 Juin 2010,


Cette semaine : la fabrique des reines


      Peut être n'aurais-je pas dû lire simultanément Maeterlinck et Morin, l'Histoire des abeilles dans une main et les Stars dans l'autre. Placez un nain aux côtés d'un géant, ou sur ses épaules, forcément la différence de taille vous sautera au visage. Je me rappelle un soir de 1984, au Blue Note à New York, un bassiste portant un achondroplaste (croyais-je, il s'agissait d'une maladie des os de verre, osteogenesis imperfecta) l'a posé sur un tabouret devant le Steinway and sons. C'était Michel Petrucciani. A l'intention des petits malins qui doutent de tout et pensent que je bluffe, voici la reproduction de mon visa Multiple et Indéfini à destination des U.S.A., délivré par le consulat. Je m'égare ou je vous égare ? Histoire de faire le vide dans votre esprit. Vous qui entrez dans cette rubrique, abandonnez toute idée préconçue. Maeterlinck, qui s'en souvient, qui s'en soucie ? Certes ses parents l'avaient affublé d'un prénom composé impossible, Maurice Polydore Marie Bernard. Né à Gand, mort à Nice, dans un palais qui fut transformé en hôtel où j'eus le plaisir de souper quelques fois, Maeterlinck était non seulement un poète délicat, mais un entomologiste fasciné par les sociétés d'insectes. L'un des innombrables mystères de la ruche, est la manière dont, soudainement à nos yeux, apparaît une nouvelle reine.

    C'est là qu'intervient la main malicieuse du destin, qui interrompt ma lecture de l'ouvrage de Maeterlinck. Je vais, je reviens, et je saisis non plus l'Histoire des abeilles mais un opuscule de la collection au nom racoleur comme le titre d'un roman de gare. Les Stars, un essai que j'ai dû lire en une demie-heure à proportion de sa consistance - pensez, Cosmo Vitelli en dresse le bilan dans sa chronique : "Publié à la fin des années cinquante, traduit dans un grand nombre de pays, réédité et complété à plusieurs reprises, Les Stars reste à ce jour l’une des études les plus pertinentes qui soit sur le star system. L’équivalent savant et cinématographique du Paradoxe sur le comédien de Diderot". Je me suis astreint à une relecture avant de passer mes nerfs sur le clavier - les impostures m'exaspèrent. Lisez les Stars, et vous pourrez glisser une réflexion navrante dans une conversation de fin de soirée, lorsque personne n'écoute plus personne sinon soi-même.

    Et puis l'alambic de mes hippocampes a fait le reste, c'est à dire l'essentiel. Reprenant Maeterlinck, n'y trouvant aucune référence précise à la parthénogenèse d'une reine, je me fis un devoir de vérifier dans cette mine d'or qu'est le site Gallica. J'y trouvais tout ce dont peut rêver le collectionneur de citations - Aristote, le troupeau d'Aristée conté par Virgile,
Ambroise père de l'Église, Réaumur, Michelet, jusqu'à l'abbé Varré... Rien sur la naissance de la reine. Puis la révélation : la gelée royale dont se gavent des millions d'obsédés de la médecine naturelle (cette antinomie qui me raye les tympans : comme si la médecine, qui s'oppose par définition au cours du destin, pouvait être naturelle !), ces prédateurs saccageant les rayons mellifères. "Cette sécrétion du système glandulaire céphalique des abeilles ouvrières jeunes, appelées nourrices, entre le cinquième et le quatorzième jour de leur existence, constitue la nourriture exclusive de toutes les larves de la colonie, sans exception, de leur éclosion jusqu’au troisième jour de leur existence ; des larves choisies pour devenir reines jusqu’au cinquième jour de leur existence ; de la reine de la colonie pendant toute la durée de son existence à partir du jour où elle quitte la cellule royale." Pour résumer : la reine, n'est reine que parce qu'elle est nourrie d'une manière spécifique par l'ensemble des ouvrières asservies à cette tâche, toujours la même : fournir de la gelée royale à la reine en place, et/ou à une future reine.

    Revenons aux stars. Ce qui me navre dans mon raisonnement, outre sa pertinence, est qu'il illustre une conception du déterminisme des comportements difficilement tolérable par le défenseur du libre-arbitre que je suis. En première analyse au moins. À mes yeux. Donc je vais recourir à une analogie : et par là même en insupporter plus d'un. Les ouvrières fabriquent une reine avec de la gelée royale. Matin, midi et soir la reine reçoit cette substance contenant des déterminants phéromonaux et hormonaux qui modifient la morphologie d'une larve, infléchissent le développement, la taille et les fonctions de celle qui deviendra la prochaine ou l'autre reine en cas d'essaimage. Changeons d'échelle : naît une petite créature, qui dès son enfance, ou peu après, ou à l'adolescence, reçoit sans parfois même les avoir demandés (suis-je certain de cela ? une seconde analyse sera nécessaire) les compliments, les encouragements, les congratulations, les félicitations, les louanges, les applaudissements, les hommages, les flatteries, les flagorneries, en bref toute la cascade des ficelles dont dispose la populace pour se fabriquer un mythe à sa mesure. Pourquoi tant de médiocrité concourt-elle à la construction d'une Paris Hilton ? Pourquoi tant d'intertextuels (que n'inventerait-on pour s'éviter les foudres de la censure) se pâment devant Marylin Monroe ? Voilà une question qu'il faudrait poser à un Edgar Morin, par respect pour le manuel de tautologie que sont Les Stars. Mais il y a bien longtemps que le pourquoi ne m'intéresse plus, s'il m'a jamais concerné. Contentez-vous d'un comment. Est-ce que je me demande pourquoi les abeilles fabriquent une reine de temps en temps ?


Date de création : 23/06/2010 : 20:21
Dernière modification : 29/06/2010 : 12:19
Catégorie : Les pyrosis d'Emilio Campari
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