Neuroland-Art

Accueil  Téléchargements     
Psychanalyse d'un stéréotype

Psychanalyse d'un stéréotype


     Le lecteur assidu de mes chroniques se sera peut-être égaré dans celles d'un autre et par conséquent éprouvera un impression de déjà-lu. Mais la rencontre d'un tableau au musée de Lyon où j'accompagnai le Webmestre il y a quelques mois me permit de conclure le développement d'une idée fort plaisante dont les prémisses germèrent alors qu'il travaillait sur la question du déluge, en pleine canicule le pauvre. Heureusement qu'il y avait l'autre pitre, avec son visage poupin ruisselant de larmes de crocodile pour nous faire rire, son nom m'échappe, un nom pourtant mythologiquement arrimé au Castor.

    Donc le Webmestre avait remarqué quelque similitude entre la manière dont une mère tend son enfant, soit pour le présenter à son père en lui faisant remarquer que le glaive de celui-ci risque de trancher la gorge de celui-là ; soit pour le sauver de la noyade en cas de déluge précisément.

    Or Joseph Désiré Court (né à Rouen en 1797 et mort à Paris en 1865) à l'âge de trente ans achève une Scène de déluge auprès desquelles les précédentes ne sont qu'ébauches maladroites, esquisses inachevées comme dirait Monsieur Fenouillard. Qu'on en juge :

courtdeluge1.jpg

courtdeluge3.jpg

courtdeluge2.jpg


courtdeluge4.jpg

courtdeluge5.jpg

courtdeluge6.jpg

courtdeluge7.jpg

Joseph Désiré Court (1797-1865) Scène de déluge 1827 Musée de Lyon

    Si l'on suit l'essentiel des peintres d'histoire religieuse, un père de famille placé dans une situation quasi-désespérée, choisirait contre toute attente si l'on se place du point de vue de la survie de l'espèce, d'extraire son père du tumulte des flots, tel Énée portant sur ses épaules Anchise hors de Troie en flammes, sans un regard pour sa progéniture tendue à bout de bras par une épouse résignée à son sort mais implorant que l'on épargne son nourrisson. On ne dira jamais assez haut et combien la corporation des peintres a été corrompue par celle des gériastres. Revenons au père de famille, dont les déterminants du choix méritent un examen attentif : quelles sont les possibilités compte tenu qu'il ne dispose que d'une main opérationnelle :

- sauver la mère, et avec elle l'essentiel de l'avenir du couple, la promesse d'autres enfants, avec ce que cela comporte comme vicissitudes : n'a-t-elle pas déjà les traits fatigués, le sein lourd, la lèvre ourlée d'une fine moustache, sans compter un certain empâtement pour ne pas insister sur l'embonpoint manifestement plus proche de l'obésité morbide que de la surcharge pondérale bénigne ; afin de le dissuader d'opter pour cette solution, nous aurions conseillé un détour par notre séquence consacrée à l'avenir du couple

- céder à la facilité immédiate, attraper l'enfant qui ne pèse pas lourd, en comparaison de sa mère, mais tout de suite les ennuis arrivent, les cris, les caprices, les retards à l'école, les carnets de notes calamiteux, les convocations chez le proviseur... et il faudra affronter la ronde infernale de la culpabilité adolescente - qui n'est qu'une manière, tout à fait justifiée il faut l'accorder, de rendre coupable les parents de la naissance de l'enfant : et pourquoi tu m'as sauvé et pas ma mère, et si j'étais mort elle serait encore en vie...

- épargner son géniteur, et compromettre ainsi la chance que vous offre le destin, d'hériter un tout petit peu plus tôt que prévu. Mais il y a dans le regard du vieillard un je-ne-sais-quel si tu me tires de là je ferai de toi mon légataire universel qui emporte la conviction.

    Pour Monsieur Court et ses collègues, il semble qu'un retard de rente vaille bien que l'on se débarrasse à l'occasion de sa petite famille. Et cette décision prise dans l'urgence n'est pas sans sagesse : peut-être même se passe-t-elle de réflexion, et ne relève-t-elle, vu le peu de temps imparti au candidat, que du réflexe : or nous savons depuis que le Webmestre nous en a instruit, que le fameux raisonnement auquel nos philosophes nous ont conseillé d'accorder notre confiance, est en réalité une cause d'embrouille majeure, source de la quasi totalité de nos maux : il fallait lire fumeux, et non fameux, chez Descartes et quelques autres. Revenons une dernière fois à notre père de famille : j'en entends penser qu'il pourrait tenter de sauver tout son monde : on voit bien chez que cela est impossible chez Girodet Trioson : qui trop embrasse, mal étreint :

delugegirodet-trioson.jpg

Girodet Trioson Scène de déluge 1806 Musée du Louvre

    Quant à Regnault, on le sent saisi d'un doute le temps d'un dernier regard en direction des victimes imminentes.

delugeregnault.jpg

    L'initiateur de ce comportement à la troyenne est certainement Michel Ange dont le Déluge, à la Chapelle Sixtine, campe pour l'éternité le père supporté par le fils, et l'on ne s'étonnera pas que l'idée de la retraite par répartition fut la conséquence d'une visite au Vatican organisée par un comité d'entreprise du temps de la CFTC.

delugemichelange.jpg

    On trouvera confirmation des propositions de Court chez Lazzarini, par exemple, qui de manière plus radicale évite au pater familias d'avoir à se poser la question qui paralyse le jugement : sa femme et son fils sont très probablement déjà engloutis.

delugelazzarini.jpg

delugelazzarinidetail1.jpg

comme c'est curieux, l'épisode est relaté dans un autre tableau du musée des Beaux-Arts de Lyon :

lyondeluge2.jpg

Date de création : 01/08/2010 : 11:22
Dernière modification : 17/09/2010 : 05:03
Catégorie : Les pyrosis d'Emilio Campari
Page lue 11208 fois

up Haut up


Site propulsé par GuppY - © 2004-2007 - Licence Libre CeCILL