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Narcisse, Echo et le mythe des neurones-miroirs

Narcisse, Echo et le mythe des neurones-miroirs

Nice, Mamac, le 16 décembre 2011

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    Permettez-moi de remercier mes amis Brigitte Ferrari et François Fauchon, qui me font l'immense honneur de m'inviter à vous rencontrer dans le cadre du cercle Sébastien Castellion dont ils sont les promoteurs.  M'échoit le redoutable honneur de succéder au peintre Gérard Garrouste.

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    Je voudrais vous parler des neurones miroirs, d'une manière un peu provocatrice, aussi ai-je précisé : du mythe des neurones miroirs. La double référence aux mythes et aux miroirs, nous renverra à deux mythes très connus, ceux de Narcisse et d'Echo. Un mythe, si j'en crois Levi-Strauss, est un ensemble d'énoncés variable selon les circonstances, dont la fonction est d'assurer mutuellement la stabilité de deux registres, la nature et la culture.

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    Les neurones-miroirs fonctionnent comme un mythe, en ce qu'ils permettent d'assurer l'un à l'autre, un ensemble de savoirs vieillissants, les sciences humaines, dont le domaine est la culture, et un autre ensemble de savoirs très récents, les neurosciences, ancrées dans un organe, le cerveau. Il faut entendre par neurosciences, non seulement la neuropsychologie, mais la neurothéologie, la neuroéthique, la neuroesthétique, la neurophilosophie, la neuroéconomie... et j'en passe. Le processus d'insertion des catégories des sciences humaines dans des circuits cérébraux est un processus de naturalisation.

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     Le sous-titre de mon intervention pourrait-être : du cerveau miroir du monde à un miroir dans le cerveau. Un livre a été publié en 1983 par Jean-Pierre Changeux, l'autorité suprême en matière de neurophysiologie, professeur au collège de France et maître à penser de ceux qui lui ont succédé à ce poste. Cet ouvrage s'achève sur une affirmation, le cerveau est le miroir du monde. Autrement dit, le cerveau est l'aboutissement d'un processus qui en fin de compte, je devrais dire en cours d'évolution, révèle à la matière sa structure et son organisation. Un second livre a été écrit par le neurophysiologiste Giacomo Rizzolatti à partir des expériences qu'il a mené dans son laboratoire de Parme entre 1990 et 1992. Rizzolatti a identifié des neurones aux propriétés particulières, qu'il a appelé neurones-miroirs. Moins de dix années après Changeux, il apporte une confirmation à l'affirmation du premier : il y a des miroirs dans le cerveau, les neurones miroirs.

    Ce soir je vais aborder la question très à la mode des neurones-miroirs, à la fois sous l'angle de la fascination et sous celui du danger de l'imitation, indiqué par Rizzolatti lui-même. Un penseur contemporain a consacré son existence à réfléchir sur la question de la rivalité mimétique, de la violence, et des stratagèmes auxquels ont eu recours les hommes pour tenter de la contenir. Il s'appelle René Girard, et j'évoquerai son oeuvre dans la seconde partie de mon exposé.



    La question de l'imitation intrigue depuis l'antiquité. Pourquoi le caméléon imite-t-il la couleur de son environnement s'est-on demandé pendant des siècles ? Pourquoi le perroquet imite-t-il la voix humaine et d'autres bruits, se demande-t-on encore ? Voici Alex, prroquet gris du Gabon récemment et prématurément disparu, il n'avait que trente-et-un ans, le plus célèbre des perroquets, dont la propriétaire, Irène Maxine Pepperberg, docteur es psittacidés, était convaincue qu'il possédait le langage d'un enfant de deux ans et qu'il comprenait ce qu'il disait : bref, qu'il mettait du signifié derrière le signifiant, du sens derrière la forme qu'il imitait. Pourquoi le singe imite-t-il nos mimiques comme un saltimbanque, sur cette illustration tirée du livre de Charles Darwin consacré à l'expression des émotions chez l'homme et l'animal, ou sur cette planche montrant un collaborateur de Rizzolatti dans son laboratoire de Parme. Au point qu'une mode a existé au XVIIIe siècle, qui consistait à représenter des singes dans des situations humaines, on appellait cela des singeries. Singe antiquaire, singe peintre, de Chardin ; singes musiciens.

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    Intéressons nous aux groupes animaux : pourquoi tous ces poissons chats agissent-ils de la même manière ? Vous avez certainement vu ces bancs de poisssons qui changent de direction brusquement, comme un seul homme oserais-je dire. Qui en est le chef d'orchestre ?

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    Et cette masse aérienne aux formes changeantes, qui évoque par moments une toile abstraite, ou une figure géométrique complexe, est formée de milliers d'êtres pourvus d'un tout petit cerveau ne pesant guère plus d'un gramme, qui contient de quoi se conformer au mouvement d'ensemble, à ce que nous pourrions identifier comme de gigantesques répétitions avant la grande migration.

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    Elle m'a renvoyé illico presto à la couverture du Léviathan, livre de Hobbes, où figure la représentation d'un monarque constitué de l'ensemble de ses sujets. C'est lui le Léviathan. Voici une phrase de Hobbes que je vous demande de conserver dans votre mémoire de travail : Si deux hommes désirent la même chose alors qu'il n'est pas possible qu'ils en jouissent tous les deux, ils deviennent ennemis. Son Léviathan intègre tout le monde, chacun a sa place.

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    Si tel n'est pas le cas, le risque est qu'une catégorie socio-professionnelle se charge de mettre tout le monde au pas. Voici de lointains et contemporains chinois, qui paraissent moins menaçants que des voisins défilant au pas de l'oie il y a trois quart de siècles.



    Certains plus clairvoyants que les autres justifient leur existence en repérant notre tendance au mimétisme : le phénomène de la mode a été disséqué par Roland Barthes, le système des objets par Baudrillard. Lequel nous démontre que selon la place que nous occupons dans la hiérarchie sociale, nous adopterons un standard de vie qui nous fera choisir  telle voiture, tel quartier, telle marque de vêtements, tel loisir, tel lieu de villégiature. Il existe une nouvelle science, la mémétique, qui étudie comment des stéréotypes se répandent de cervelle à cervelle, comme des virus infestant vos ordinateurs.  Les tics de langage une fois repérés nous insupportent : comme ça va ? nos enfants répondent : ça assure grave ou j'ai pas a foi. Hier j'ai entendu : c'était l'extase. Il y a quarante ans c'était : tu vois? qui ponctuait chacune de nos phrases. Tu as aimé, demandions nous après avoir vu le même film que cinq millions d'abonnés hebdomadaires au cinéma : complètement. Mes parents auraient dit : c'était sensass ! Il existe indiscutablement une délectation à faire comme autrui, à marquer son appartenance à une époque, à s'affirmer dans l'indifférenciation. Ainsi des fashion victimes, qui confessent avec volupté avoir claqué le week-end passé cinq mille euros en fringues inutiles sinon à faire travailler les pays émergents et à affirmer votre pouvoir d'achat. Regardez les candidates de Miss France : habillées pareil, marchant pareil, même si elles sont brunes ou blondes, leurs cheveux sont coiffés de la même façon. L'imitation est décidément un trait dominant, et c'était l'objet des recherches de Gabriel Tarde il y a plus d'un siècle.

    Vous connaissez tous la caricature de cette tendance, l'histoire des moutons de Panurge racontée par Rabelais. Mais si à chacun d'entre vous, j'affirme que vous êtes conformiste, asservi à la règle commune, avec autant de personnalité qu'une sardine dans son banc, vous le prendrez très mal. Chacun d'entre nous, moi le premier, nous considérons comme ce mouton qui en s'excusant remonte le flot de ceux qui courent à leur perte. Alors serions-nous capables de nous défaire de cette contrainte d'imitation dont je vous dresse l'inventaire  ?

    Nous avons une règle, dans notre langue, qui est de fuir la répétition d'un mot dans une même phrase, voire dans un paragraphe.  Il n'est pas question de se répéter sauf pour un effet de rhétorique. Le sens se dégage de notre art de sauter d'un synonyme à l'autre. Nous devons emprunter le chemin de la synonymie, et c'est à ce prix qu'un peu de sens est produit. Si nous sommes en panne, nous pouvons toujours recourir au système proxémique de l'université de Caen, qui dessine de merveilleux nuages sémantiques. J'ai choisi imitation et cinquante synonymes : regardez tous ces mots qui approximativement nous maintiennent dans le thème de la soirée. Ne se déplacent-ils pas comme un nuage d'étourneaux ? Nous pouvons repérer le mot singerie, et mimétisme, plus tard nous rencontrerons plagiat.

    Ce qui est formidable dans le côté gréco-romain de notre culture, c'est que deux philosophes ont déterminé les limites entre lesquelles la pensée allait osciller pendant vingt cinq siècles. Le comble, c'est que l'un, Platon, fut le maître de l'autre, Aristote. Sur l'imitation comme sur quasiment tous les sujets, ils avaient des avis radicalement opposés. Commençons par Platon : l'imitation, pour lui, c'est horrible. Je rappelle que la réalité, pour Platon, est celle des idées, quelque part dans l'immobilité des hautes sphères. Dans notre monde sub-lunaire, chaotique, on ne peut guère prétendre qu'à du fac-simile : Platon dans la République prend un exemple surprenant, mais vous comprendrez bientôt pourquoi je l'ai retenu ici : il prend l'exemple d'un lit. Il distingue pour commencer l'idée de lit, et je vous répète que seule l'idée de lit constitue la réalité. Il ne s'agit pas d'une réalité observable. Maintenant, prenez un lit qu'a fabriqué un menuisier, dans lequel vous allez dormir : c'est une actualisation particulière de l'idée de lit, c'est un objet qui ne saurait prétendre au même degré de perfection que l'idée de lit. Mais il y a pire : imaginez un peintre qui représente un lit sur une fresque. Alors là, nous sommes dans l'illusion complète : la prétention du peintre est d'imiter ce qui n'est déjà qu'une très imparfaite actualisation de la seule réalité qui compte, l'idée de lit. Vous comprenez maintenant pourquoi Platon, dans La République, suggère de jeter les artistes, non seulement inutiles mais nuisibles, puisqu'ils nous induisent en erreur, hors les murs de la cité.

    Voyez cet écrivain, c'est un auteur platonicien par excellence. Vous avez reconnu Edgar Poe : fasciné par les doubles, il a écrit un William Wilson, porté à l'écran par Louis Malle, avec Brigitte Bardot et Alain Delon. Une histoire qui se termine très mal. Un peintre qui s'est beaucoup inspiré d'Edgar Poe, c'est Magritte. Voici un tableau impossible intitulé la reproduction interdite. Magritte adore les doubles, les faux doubles. Pour ne pas laisser retomber la facétie, il pose un livre sur le rebord de la cheminée. J'ai pu le photographier de près : afin de vous prouver que ce livre n'est autre que le seul roman achevé d'Edgar Poe, les aventures d'Arthur Gordon Pym, une histoire pleine de doubles et de voiles. Mais je ne vous ai encore rien dit. Edgar Poe a écrit sa haine des miroirs : je cite juste la dernière phrase du paragraphe : De fait, une chambre avec quatre ou cinq glaces, distribuées à tort et à travers, est, au point de vue artistique, une chambre sans aucune forme. Ceci est un extrait d'un essai de Poe traduit par Baudelaire, intitulé : la philosophie de l'ameublement. Vous comprenez le coup du lit de Platon.

    Chez Aristote, c'est tout l'inverse : d'abord, il nous dit que l'homme se différencie des autres animaux en ce qu’il est le plus porté à imiter. Ensuite, il affirme que le summum de l'art, pour un peintre, est d'exceller dans l'imitation de la réalité. Il existe une anecdote édifiante à ce sujet, qui est l'histoire de Zeuxis et de Parrhasios, deux peintres de l'antiquité qui se livrèrent une joute picturale. Zeuxis peint une fresque avec des raisins si vrais que les oiseaux viennent les picorer. Tout le monde applaudit : comment Parrhasios pourrait-il faire mieux ? La nuit passe, Parrhasios s'active, et le matin, on découvre la fresque de Zeuxis recouverte d'un rideau. Zeuxis s'approche pour écarter le rideau, s'imaginant dévoiler ce que Parrhasios a peint pendant la nuit. En fait, le rideau est peint : comme sur cette nature morte hollandaise du XVIIe siècle, allusion à cette histoire. Lacan s'est inspiré dans un de ses séminaires de l'anecdote pour soutenir que les animaux sont attirés par l'apparence des choses, tandis que les hommes sont intrigués par ce qui se cache derrière les choses.

    Voici un autre trompe l'oeil : un singe capucin dans une cage, au XVIIe siècle. Qu'est-ce qui l'attend ? Propulsons nous à Parme en 1992. Dans le laboratoire de Giacomo Rizzolatti, Vittorio Gallese, Leonardo Fogassi, où le cousin du capucin, ce macacus rhesus, est coiffé non pas d'un chapeau de groom, mais d'un dispositif permettant l'implantation d'électrodes dans son cerveau. Rizzolatti s'intéresse aux neurones de la région F5, préfrontale, où s'élaborent non pas des mouvements, mais des combinaisons de mouvements subordonnés à un comportement, soit une action. Nous sommes donc en compagnie des collaborateurs de Giacomo Rizzolatti, une fin de matinée ; une série d'expériences a été conduite sur des singes macaques, surentraînés - j'insiste sur ce point - à exécuter des tâches extrêmement précises, stéréotypées : prendre une cacahuète d'une certaine manière et la porter à la bouche pour la manger.
    Chaque fois que le macaque prend une cacahuète, certains neurones de l'aire F5 déchargent, vous entendez le crépitement. Or dit la légende, alors que qu'en fin de matinée, les estomacs de messieurs Leonardo Fogassi, Vittorio Gallese et Giacomo Rizzolatti réclamaient leur ration de spaghettis au parmesan et que tout le monde partait à la cafeteria en laissant le macaque enchaîné dans son box d'expérience, le hasard combina trois faits sans lesquels rien de ce que je vous raconte n'aurait eu lieu d'être. Primo, Fogassi a une pomme dans la poche ; deuxio, il reste et fait une niche au singe : il mange ostensiblement une pomme devant le singe. C'est le singe singé ! Et ça crépite. Tertio, fort heureusement la caméra tourne encore. Ces deux secondes sont l'origine même du concept de neurone miroir. Rizzolatti et ses collègues tournent l'expérience dans tous les sens, avec des congénères, en masquant la cacahuète, en utilisant une seringue qui permet de récompenser le singe avec un liquide sucré...  les neurones de F5 s'activent quand le singe saisit un objet donné, ou lorsqu’il voit l’expérimentateur saisir le même objet. Certains de ces neurones s'avèrent très spécifiques, ne s’activant que si les deux mouvements, saisie observée et saisie exécutée, sont réalisés de la même façon.

    Permettez-moi de souligner quelques points d'importance : ces macaques sont surentraînés pour une seule tâche, une action (et non un mouvement) ; les neurones s'activent pour la séquence « une cacahuète est prise pour être mangée (peu importe par qui) » . Nous sommes dans une phénoménologie artificielle, de laboratoire, et non dans la vraie vie. Dans un premier temps, Giacomo Rizzolatti distingue l'observation de l'exécution. L'imitation, c'est l'observation et l'exécution. J'ai entendu trois fois Monsieur Rizzolatti, personnage très passionnant, dans trois versions de cette aventure : car sa pensée évolue, et pour résumer son point de vue, la fonction de ces neurones qu'il a nommé neurones miroirs n'est pas univoque : il insiste sur le fait que ces neurones expriment une description de l'action élaborée dans les aires visuelles complexes et projetée vers les zones motrices, via le cortex pariétal. On n'a pas tardé à  observer la réplique de ce réseau des neurones miroirs dans le cerveau humain : le sulcus temporal supérieur dans sa région postérieure est le lieu d'une description visuelle de l'action, qui projette entre autres sur la partie antérieure du lobule pariétal inférieur, laquelle échange avec le gyrus frontal inférieur dans sa partie postérieure, et le cortex ventral postérieur adjacent. Rizzolatti évoque la compréhension de l'action : pour lui, la simple observation visuelle, sans implication du système moteur, nous limiterait à une description des aspects visibles du mouvement, sans nous instruire de la signification de cette action1. Donc d'un certain point de vue, il faut comprendre ici l'intention comme le sens de l'action, de son interprétation.

    Vous avez droit à une petite récréation. Laissez-moi vous en raconter une bonne, que j'ai vécue en direct il y a une quarantaine d'années. À la suite d'observations anatomo-cliniques et de situations quasi expérimentales dont je vous passe le détail, on latéralisa le langage, les mathématiques, les dispositions analytiques à gauche, et l'intuition, la perception hololistique, la perception de l'espace à droite. En quelques années, cette distribution de quelques fonctions fut le point de départ d'une épidémie localisationniste, et tous les couples d'opposition paradigmatique que nous pouvions repérer se sont retrouvés assignés à résidence. Ainsi est née une dichotomania, dont je vous livre ici une version non exhaustive. Le convergent à gauche, le divergent à droite ; le rationnel à gauche, le métaphorique à droite ; le vertical à gauche, l'horizontal à droite... Voici une représentation caricaturale de cette dichotomie, avec un hémisphère gauche bureaucratique travaillant je le suppose trente-cinq heures par semaines, et disposant donc de cent trente-trois heures pour dormir, gambader dans la nature, jouer de la guitare, peindre des paysages, faire du sport. Nous devrions tous, à ce rythme, et à condition de revenir aux croyances de Lamark et des épigénéticiens, disposer bientôt d'un énorme hémisphère droit ludique et d'un tout petit hémisphère gauche laborieux.
    Eh bien, de la même manière que l'on a vécu cette épidémie que l'on appela dichotomania, nous assistons à une nouvelle maladie, la mirrorneuronmania, dans laquelle s'est précipitée toute une production oublieuse que Rizzolatti nous parlait d'un agir de laboratoire. Les neurones miroirs sont venus à la rescousse de la  communication gestuelle, de la production du langage, de la lecture, du bégaiement, de l'aphasie, de la rééducation des accidents vasculaires cérébraux, de l'autisme, de la schizophrénie, de l'orientation sexeuelle, de l'allodynie, de la synesthésie, du contrôle du membre fantôme, du contrôle de l'attention, de l'intentionnalité, de la conscience, des comportements collectifs, y compris ceux des bancs de poissons, des migrations, et bien entendu du bâillement.

    Ah ! Le bâilleur de Brueghel ! J'aurais dû me méfier. Mon bâillomètre m'indique que quatre-vingt trois pour cent d'entre vous viennent de bâiller. C'est dur pour l'orateur.

    Les neurones-mirois ont été l'occasion d'un engouement extraordinaire. Ramachandran, un neuropsychologue indien très fameux, y voit l'équivalent dans les neurosciences de la découverte de l'ADN dans la biologie moléculaire. Il les appelle les neurones de l'empathie. J'y reviendrai dans un instant, après que nous ayons résisté au regard incitatif de cette sirène qui nous suggère d'entraîner nos neurones miroirs.

    Il me faut vous parler de la théorie de l'esprit, et de la notion d'empathie.

    La théorie de l'esprit, nous avons l'habitude de l'illustrer par une petite histoire qui sert de test aux spécialistes de ce que l'on appelle maintenant les troubles envahissants du développement - entendez par là divers troubles dont l'un est l'autisme. Soit deux petites filles, Sally et Ann, qui jouent dans la même pièce. Sally cache une balle dans une boîte, puis sort de la pièce pour aller se promener. Anne prend la balle dans la boîte, et la cache dans un panier. Sally rentre de sa promenade. On demande à l'enfant que l'on teste où Sally va-t-elle chercher sa balle. À l'âge de trois ans, l'enfant répond que Sally va chercher la balle dans le panier. À cinq ans, il désigne en revanche la boîte. Sauf s'il souffre d'autisme : conçu comme une incapacité à se représenter la pensée d'autrui. À passer d'une position egocentrée à une position allocentrée, dirait Alain Berthoz.

    L'empathie est un concept qui désigne une partie de la théorie de l'esprit : c'est-à-dire, notre capacité à supposer les sensations et les sentiments, les émotions, d'autrui : ce qui n'a rien à voir avec l'idée de partager les émotions d'autrui. Il ne s'agit pas de contagion émotionnelle, de compassion. L'idéologie chrétienne nous a largement induit en erreur : prenez Saint Martin : il ne ressent pas le froid du malheureux porteur de fagot, ni son épuisement : mais il est capable de les imaginer, et dans un geste tout à fait Kantien, il lui offre la moitié de son manteau, après avoir rapidement jugé que le reste lui suffirait. Mais en aucun cas il ne souffre ce qu'endure le malheureux. Ici intervient une notion fondamentale : l'empathie est nécessaire à la défusion d'avec le monde, d'avec autrui, lors de la constitution du sujet. Comprendre ce que l'autre ressent sans l'éprouver soi-même. Berthoz distingue l'empathie émotionnelle et l'empathie cognitive, qui nous permet de comprendre les croyances de l'autre, sans pour autant y adhérer.

    L'empathie est un concept vieux d'un siècle, qui nous vient d'allemagne : l' Einfühlung de Robert Visher (1847-1933). En fait la théorie du sentiment - fülhung - de Visher est extrêmement complexe, avec neuf variétés, mais la pression sélective conceptuelle, l'épistémologie évolutioniste, a eu raison de huit d'entre elles, non viables. Seul a survécu l'Einfühlung. Je vous montre l'erreur à ne pas commettre : le peintre du roi Louis XIV Charles Lebrun, auteur d'une méthode pour dessiner les passions, comprenez les émotions dans le vocabulaire de l'époque, nous enseigne comment représenter la douleur aigüe de corps et d'esprit : regard plafonnant, torsion des lèvres, contraction des sourcils. Puis la compassion : remarquez que les traits qui caractérisent la douleur sont moins prononcés sur le visage exprimant la compassion. L'erreur a été de considérer que l'empathie consistait à ressentir la souffrance de l'autre. Ce n'est pas que l'on ne puisse pas ressentir la douleur d'autrui : la Pieta éprouve très probablement la douleur de son fils. Mais ce n'est pas l'empathie, même si l'on a cru la voir enfin dans cette imagerie qui montre les zones de la douleur allumées chez celui qui observe la douleur, comme chez le douloureux, mais en recrutant moins. Ces zones sont très proches du système humain des neurones miroirs. De là une grande naïveté, qui consiste à penser comme un universel humain, le fait de compâtir. Il se trouve que mon expérience en la matière est tout à fait différente : je me rappelle mes congénères enfants torturant des animaux, je me les rapelle me passant à tabac dans la cour du lycée, je me rappelle les évènements qui jour après jour témoignent de notre penchant marqué pour l'exercice de la cruauté, ordinaire ou extraordinaire, privée ou publique, criminelle ou tolérée. Comment peut-on imaginer une seconde que la hiérarchie aberrante dans laquelle nous vivons puisse tenir debout sans cela ?

    Un auteur n'est pas tombé dans le piège de la naïveté : Jean Decety, qui travaille a Chicago, et qui d'une part, a montré la différence d'activation des cerveaux de jeunes gens confrontés à des images de douleur accidentelle ou de douleur intentionnelles : dans le second cas, s'allument les zones impliquées dans le jugement moral - la neuroéthique, une des branches récentes des neurosciences. Et il n'a pas hésité à écrire : des brutes peuvent prendre un grand plaisir à voir souffrir les autres. Démontrant l'activation chez certains de toutes les structures impliquées dans la réponse aux évènements agréables : forte activation de l’amygdale, du pôle temporal antérieur, et du striatum ventral, le système de la récompense.

    Pour résumer, les controverses ne sont pas éteintes, qui contestent le rôle des neurones miroirs dans l'empathie, dans l'autisme - qui apparaît comme un syndrôme aux multiples causes, à commencer par les mutations qui commencent à être identifiées. Ce que je voudrais que vous reteniez, c'est qu'il y a une quasi antinomie entre l'imitation et l'empathie, laquelle suppose une inhibition de la contrainte d'imitation, et un désengagement émotionnel, une défusion. Les controverses sont d'autant moins éteintes que certaines observations les rallument : on a mis en évidence des systèmes de neurones miroirs fonctionnant dans le domaine vocal : ainsi certaines neurones du tout petit cerveau de ce moineau des marais crépitent pour le chant de ses congénères comme pour son propre chant. Le chant, ou une partie du chant. Voici une musique qui s'intitule le chant des oiseaux : pas facile d'imiter avec la musique, même si d'Alembert a écrit : toute musique qui ne peint rien n'est que du bruit.

    Je voudrais aborder maintenant la question du danger des neurones miroirs. Rizzolatti lui-même nous met en garde lors d'une interview : le processus d'imitation est limité chez les singes, et c'est souvent dangereux pour eux d'imiter. Imaginez qu'ils s'imitent à propos d'un objet que l'on ne peut partager : par exemple, la domination des femelles ? Je n'ai pas dit d'une femelle, mais de toutes, bien que le conflit puisse éclater à l'occasion d'une seule. Une illustration du danger de l'imitation s'impose à nos esprits : l'histoire de Narcisse et d'Echo. Narcisse était un très bel adolescent, un éphèbe qui excitait la convoitise de tous, mais se montrait très exigeant. Une version du mythe prétend qu'il avait était amoureux de sa soeur jumelle, laquelle mourut très tôt. Echo de son côté, était une nymphe très bavarde. En fait son rôle était de saôuler de paroles sa maîtresse Héra pendant que l'époux de celle-ci Zeus allait courir le jupon. Lorsqu'Hera réalisa que Echo se jouait d'elle, elle lui ôta la parole, sinon pour répéter la fin de ce que disait son interlocuteur. Au passage, je signale que dans quelques maladies qui impliquent le lobe frontal, nos patients ont exactement ce comportement que l'on appelle echolalie. Echo tomba amoureux de Narcisse, qui l'envoya promener, exaspéré par cette echolalie. Alors Echo lui lança une malédiction puis se retira dans une grotte et y dépérit, refusant de se nourrir, jusqu'à se réduire à sa seule voix. Il existe d'autres versions. Cependant que Narcisse tomba amoureux de son reflet, et finit par se tuer, et de son sang naquit une fleur, le narcisse. Il y aurait matière à faire une thèse, qui a peut-être déjà été écrite, sur le rapport singulier que le peintre Nicolas Poussin a entretenu avec le mythe de Narcissse : quatre toiles, et non des moindres, en particulier la naissance de Bacchus, qui a donné lieu a une interprétation de Panovsky que je n'ai pas le temps de détailler, et cet empire de Flore, actuellement à Dresde, où sont illustrées toutes les naissances des fleurs selon la mythologie : elles sont toutes issues de moments tragiques. En ce qui concerne Echo, la voici se regardant elle-même dans un miroir, mimant Narcisse que l'on voit à l'arrière plan tombant amoureux de son reflet. Dans cette version intriguante que j'ai photographiée il y a dix jours à Strasbourg, intitulée l'interrogation de l'echo, je remarque bien le reflet de la barque. Mais plus remarquable encore, cette Echo peinte par Schier en 1933, nue à côté d'un piano, tournant le dos à son reflet dans la glace de la porte de l'armoire.

    Le miroir s'avère fatal, et déclenche une fatalité en chaîne. Un article traite des phénomènes psychogéniques collectifs, entendez l'hystérie collective, les foules en délire, les masses incontrôlables, en appelant à la rescousse l'explication des neurones miroirs. Et Scott Garrels fait le rapprochement qui achève mon inventaire : la théorie du désir mimétique de René Girard, à la lumière des neurones miroirs.

    René Girard est un penseur qui toute sa vie a réfléchi au problème de l'origine de la violence, et aux moyens que nous mettons en oeuvre pour tenter de la juguler. Il puise dans la littérature - il est chartiste de formation, puis a renouvelé le genre de la critique littéraire - les exemples de ce qu'il formalisera comme la rivalité mimétique. Pour schématiser : la rivalité mimétique peut-être réelle ou imaginaire ou symbolique ; elle peut être individuelle ou collective. Un sujet désigne l'objet de son désir. Ce dernier est convoité par un rival, en fait un modèle dans le schéma de Girard : la trajectoire du désir part du sujet, passe par le modèle, et aboutit indirectement à l'objet du désir. Je vous en raconte une : vous mettez une poule devant un tas de graines, elle a déjà mangé. Elle ne mange rien. Vous posez une deuxième poule à côté d'elle, et là elle se met à dévorer. Ceux qui ont mis leurs enfants dans une crêche, savent de quoi nous parlons, en remplaçant des graines par des jouets ou des bonbons. Et là, de deux choses l'une : soit un partage est possible, un compromis. C'est la première partie de  Jules et Jim de François Truffaut, c'est l'aboutissement remarquable du jugement de Salomon. Soit aucun partage n'est possible - c'est ce jouet que je voulais, c'est ce bout de terre que je convoite - et alors il y a conflit, parfois déplacé sur le dos du bouc émissaire.

    Prenons un exemple : l'autre peintre très célèbre de l'antiquité, Apelles. Alexandre le Grand lui ordonne de venir faire le portrait de sa fiancée Campaspe. Stupeur ! C'est le coup de foudre entre le peintre et son modèle. Schématisons d'après René Girard : Apelles en pince pour Campaspe, mais en fait il éprouve un désir identique à celui d'Alexandre. Le problème est qu'Alexandre est son patron ! et qui plus est, pas commode du tout, il pique des colères assassines pour un rien. Ce modèle est un rival terrible ! Tiepolo l'a parfaitement compris, qui parvient à donner une expression médusée en exagérant le blanc des yeux - exactement ce que l'on reproduit expérimentalement dans les épreuves d'identification d'émotions, ici la peur. En réalité Apelles n'a aucun souci à se faire, car rien n'est moins sûr que le désir d'Alexandre pour Campaspe. Qu'on en juge : coup de foudre entre les Apelles et Campaspes, laquelle écarquille les yeux sur le tableau qui agit comme un miroir ; le petit serviteur n'ose pas regarder la belle princesse directement mais n'hésite pas à lorgner sérieusement sur la toile ; quand à Alexandre, la direction de son regard est sans équivoque. Il pourra généreusement et sans trop forcer sa nature abandonner sa fiancée à Apelles.

    Considérez maintenant cette carte d'Europe : elle est française, date de 1870, un peu avant le désastre de Sedan : le zouave français fiche une trempe à la Prusse. Les autres pays dorment ou sont pris dans des querelles intestines, sauf la méchante Russie. Maintenant cette carte : elle est allemande, et la Prusse dérouille le zouave. Tous les pays somnolent - regardez la Turquie tranquillement installée en Grèce - sauf la féroce Russie qui aiguise son sabre.

    L'Allemagne désire l'Alsace et la Lorraine, que désire plus encore la France. En fait, l'Allemagne prend la France comme modèle, qui se mue en rivale sur la question de l'Alsace Lorraine. Comme celle-ci ne saurait être partagée, il y aura conflit, en trois temps dramatiques.

    Prenons enfin cette version diachronique non séquentielle de l'histoire de Narcisse et d'Echo. Diachronique : plusieurs moments du mythe sont représentés. Non séquentiel : sur le même tableau, pas sur une série de tableaux. Narcisse signifie sans ménagement à Echo qu'elle l'exaspère. Puis il tombe amoureux de son image. Il finit par en mourir, et de son sang naissent les narcisses. Echo près de sa grotte se délite et se résume à sa voix.

    Echo désire Narcisse, mais elle a un rival terrible, qui n'est autre que Narcisse lui-même. Situation impossible à dénouer sans issue tragique.

    Il est temps de conclure : par quelques réflexions. nous n'imitons pas tant des représentations - ce qu'on voit faire un autre par exemple - que des intentions, des désirs ; la contrainte d’imitation est majeure chez les étourneaux et les très jeunes enfants : l’empathie suppose une inhibition de la contrainte d’imitation : un désengagement.

    Maintenant, comme vous avez été d'une amabilité remarquable, en dehors de l'épidémie de bâillements, je voudrais vous montrer quelque chose qui a à voir avec l'imitation, la copie, voire le plagiat dans le domaine de la peinture.

    Le peintre Raphaël a réalisé des toiles qui ont disparu. Comment le savons-nous ? En partie grâce aux oeuvres de son graveur attitré, Raimondi. Cette gravure représente un jugement de Pâris, avec les trois déesses devant lui, Athéna et son casque, Aphrodite et Eros, et Hera et son paon. En latin cela donne Minerve, Venus, Junon. Pâris donne la pomme de discorde à Aphrodite, et déchaîne la colère de Héra. De ce choix malheureux découlera l'issue de la guerre de Troie. Considérez maintenant le groupe sur la droite. Que vous évoque-t-il ? Un tableau qui fut révolutionnaire au XIXe siècle, une entrée dans le modernisme, le déjeuner sur l'herbe de Manet. Comparez la pose de la femme nue, la pose du personnage de droite. Un détail intrigue : cette femme qui puise de l'eau dans un étang, à l'arrière plan.

    Revenons sur le jugement de Pâris : que nous agrandissons, puis nous la comparons à cette oeuvre réalisée un siècle plus tard : elle est signée Rubens. Retournons la scène, ce que la gravure permettait implicitement : cette oeuvre-ci est encore de Rubens. Conservons-là : et maintenant, voici un chef d'oeuvre du siècle dernier : les demoiselles d'Avignon, de Picasso : la construction est rigoureusement la même que pour la seconde version de Rubens.

    En ai-je pour autant fini ? Avant Raphaël, cité grâce à Raimondi par des géants de la peinture, Rubens, Manet, Picasso, il y eût Giorgione. Et ce groupe à l'évidence a inspiré, au pris d'une rotation et d'une inversion du point de vue, le trio de Raphaël et celui de Manet. Pourquoi en suis-je si sûr ? Là se trouve ma seule contribution à cet enchaînement : à cause de la femme puisant de l'eau. C'est elle que Manet représente à l'arrière plan. Même si elle est absente du tableau de Raphaël. Alors, prétendra-t-on qu'il s'agit d'imitation ? Bien sûr que non, il s'agit simplement d'hitoire de l'art. Je vous remercie de votre attention.


Date de création : 13/11/2011 : 11:30
Dernière modification : 09/03/2012 : 09:03
Catégorie : Conférences
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