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l'hallucination et le réel (Flaubert et Taine)

L'hallucination et le réel

I Flaubert et Taine

    Ceci est la première partie d’un tryptique consacré aux rapports de l’hallucination et du réel entre les années 1850 et 1890 approximativement. Ce travail s’inscrit dans un cadre plus général qui est celui du statut de l’image dans l’histoire de la neuropsychologie.

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    Cette mauvaise reproduction est censée vous donner une idée du choc intellectuel et esthétique que fut pour Gustave Flaubert la rencontre de la Tentation de Saint Antoine de Pierre Brueghel l'ancien au Palazzo Balbi de Gènes, en 1845, alors qu'il avait vingt quatre ans.

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Voici son compte-rendu :

Palais Balbi, à Gênes. - La Tentation de saint Antoine, de Breughel. - Au fond, des deux côtés, sur chacune des collines, deux têtes monstrueuses de diables, moitié vivants, moitié montagne. Au bas, à gauche, saint Antoine entre trois femmes, et détournant la tête pour éviter leurs caresses ; elles sont nues, blanches, elles sourient et vont l'envelopper de leurs bras. En face du spectateur, tout à fait au bas du tableau, la Gourmandise, nue jusqu'à la ceinture, maigre, la tête ornée d'ornements rouges et verts, figure triste, cou démesurément long et tendue comme celui d'une grue, faisant une courbe vers la nuque, clavicules saillantes, lui présente un plat chargé de mets coloriés.

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    Homme à cheval, dans un tonneau ; têtes sortant du ventre des animaux ; grenouilles à bras et sautant sur les terrains ; homme à nez rouge sur un cheval difforme, entouré de diables ; dragon ailé qui plane, tout semble sur le même plan. Ensemble fourmillant, grouillant et ricanant d'une façon grotesque et emportée, sous la bonhomie de chaque détail. Ce tableau paraît d'abord confus, puis il devient étrange pour la plupart, drôle pour quelques-uns, quelque chose de plus pour d'autres ; il a effacé pour moi toute la galerie où il est, je ne me souviens déjà plus du reste.

Voyages en Italie et en Suisse. Avril-mai 1845.

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    La vie de Saint Antoine le Grand (c.251-356) est racontée par les pères de l’Église Saint Athanase et Saint Jérôme, et reprise dans la Légende Dorée de Jacques de Voragines. Né vers 251 à Qeman (Fayoum)  en Haute-Egypte, fondateur du mouvement cénobitique. Le monastère des Antonites d'Issenheim était situé sur une ancienne voie romaine menant des pays germaniques, par Bâle, vers les lieux de pèlerinage :  Rome, Saint Jacques de Compostelle, Jérusalem. L’hôpital fut construit à l’intention de ces voyageurs-pélerins, qui pouvaient observer de près ce malheureux souffrant le martyre et couvert de lésions cutanées, bubons ou placards nécrotiques. L'ordre des Antonins, dévoué aux malades atteints notamment par le« feu de saint Antoine », ou mal des Ardents,  fut fondé en 1070  et essaima à partir de l’ abbaye de Saint-Antoine en Viennois, dans le Dauphiné, et contribua à répandre le culte et le prestige du saint anachorète - devenu au fil des siècles un saint guérisseur - dans toute la Chrétienté. On invoquait Antoine contre le mal des Ardents, la peste, la lèpre, la gale, les maladies vénériennes. Bon nombre d’amputés sont des victimes de l’ergotisme et non de la lèpre.

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   Mal des ardents, Feu de saint Antoine, Feu de saint Marcel,  de la bienheureuse vierge Marie, de saint Firmin, Feu divin, sacré, persique, de la géhenne, de l'enfer, Convulsion de Sologne, gangrène des Solognots … de nombreuses « épidémies » sont signalées en France, Lorraine, Aquitaine, Picardie, Artois,  Silésie, Italie, du X ème au XVIII ème siècle, en particulier de 1747 à 1764 ; on distingue des formes bénigne, aigüe, chronique, convulsive, gangréneuse ( gangrène sèche)… Au cours de l’évolution surviennent des amputations parfois spontanées ; L’ identification de la responsabilité du seigle au XVIIème siècle est établie par Thuillier 1630, Dodart 1676 ; L’abbé Teissier en 1776 administre de la poudre d'ergot à des canards et à des porcs et reproduit les symptômes de l’ergotisme.


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Le retable de Grünewald sera commenté par Richier et Charcot. Les lésions cutanées du malheureux patients sont selon les experts du XIXIème siècles de nature syphilitique.



   Cette rencontre avec Saint Antoine, avec son expérience hallucinatoire, marquera Flaubert pour toute sa vie : il écrira trois versions de la Tentation de Saint Antoine, en 1849, en 1856, en 1874.

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La Tentation de Saint Antoine, version de 1849 :

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    Les visions animales de Saint Antoine sont annoncées par une rencontre entre le sphynx et la chimère. Suit un bestiaire où figurent les animaux monstrueux et fabuleux, mais aussi des specimen des peuples étranges que Pline recensait aux confins du monde et que Wolgemut représenta dans les marges du Liber Chronicarum édité par Hartmann Schoedel. Flanqué de son cochon, l’ermite rencontre successivement les Sciapodes, les Nisnas moitiés d’hommes, les Astomes nourris de lumière et de parfums, les Blemmies acéphales, l’hermaphrodite, les pygmées, les cynocéphales, le Sadhuzag grand cerf noir à la tête de bœuf, la Licorne, le Griffon, le Phényx, le Basilic dont le regard assassine, le Mantichoras, aux trois rangées de dents en forme de peigne, le Catoblepas, les bêtes de la mer ….


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    Gustave Flaubert  présente sa première crise d’épilepsie à l’âge de 23 ans au mois d’Octobre 1843 ; alors qu’il roule un soir en cabriolet en compagnie de son frère Achille, médecin comme leur père, il aperçoit la lumière d’une auberge isolée. Il s’écroule. Son frère le saigne sur place. Quatre crises surviennent dans les quinze jours suivants ; puis environ une crise tous les quatre mois. La description évoque des crises partielles secondairement généralisées : début par une suspension du langage, une pâleur, puis il décrivait « j’ai une flamme dans l’œil gauche, j’ai une flamme dans l’œil droit, tout me semble couleur d’or » ; la durée des manifestations visuelles allait jusqu’à une demie-heure : « tantôt je vois s’agiter devant mes yeux des paquets d’étoupe enflammée, tantôt jaillissent en une fraction de seconde mille fusées d’un feu d’artifice gigantesque ». Puis survenaient des pensées forcées, avec angoisse, terreur, hallucinations complexes, arrêt du langage, perte de connaissance, convulsions, chute sans blessure, pas de perte d’urine ni morsure de langue. Son ami Maxime Du Camp témoigne : Il disait : « j´ai une flamme dans l´oeil gauche », puis quelques secondes après : « j´ai une flamme dans l´oeil droit, tout me semble de couleur d´or ». Son visage ne tardait pas à pâlir plus encore et à prendre une expression désespérée, rapidement alors il marchait vers son lit puis s´écriait :  « je tiens les guides, voici le roulier, j´entends des grelots, ah, je vois la lanterne de l´auberge ». Alors il poussait une plainte et les convulsions le soulevaient.. Il est traité par saignées, tilleul, fleur d’oranger, hydrothérapie, armoise, castoreum, valériane, quinine, et surtout  le Brome ; passe des années sans crise ( lors de son voyage en Orient en 1850 -51) puis recrudescence en 1870/71. épileptique essentiel, épileptique névrosé, pseudo épileptique, épileptique hystérique, pithiatique, épileptique post traumatique, épileptique du lobe temporal gauche, épileptique bradypsychique, épileptique égotiste, sympathicotonique, exhibitionniste, fétichiste, sadiste, masochiste, sadomasochiste, parricide, impuissant, frigide, maniaque sexuel, androgyne, voyeuriste à visée sadique. Crises névrotiques pour René Dumesnil, pour Sartre, il ne fait aucun doute en revanche pour les épileptologues contemporains, que Flaubert souffrait d’une épilepsie focale occipitale. Crises épileptiques pour Gastaud 1982 et Jallon 2005 : crises partielles avec symptomatologie visuelle élémentaire et symptomatologie visuelle élaborée, crises convulsives généralisées ; épilepsie du lobe occipital gauche ( malformation vasculaire ou atrophie corticale focale ).

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    Gustave Flaubert dont la correspondance comporte plus de quatre mille lettres aborde très rarement le sujet de ses crises. Il fait part de ses ennuis de santé à quelques amis ; il écrit à Ernest Chevalier le 1er février 1844 :

« Sache donc, cher ami, que j'ai eu une congestion au cerveau,  qui est à dire comme une attaque d'apoplexie en miniature avec  accompagnement de maux de nerfs que je garde encore parce  que c'est bon genre. J'ai manqué péter dans les mains de ma  famille. (...) On m'a fait 3 saignées en même temps et enfin j'ai  rouvert l'oeil. Mon père veut me garder ici longtemps et me  soigner avec attention, quoique le moral soit bon, parce que je  ne sais pas ce que c'est que d'être troublé. Je suis dans un  foutu état, à la moindre sensation tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules, et mon  ventre tremblent comme la feuille. »

et à Louise Colet sa maîtresse, surnommée la muse insatiable, le 7 novembre 1847 :

    « Que ne suis-je insensible, au contraire, je n'aurais pas eu, ce  soir encore pendant une belle demi-heure, des bougies qui me  dansaient devant les yeux, qui m'empéchaient de voir. » Et cinq ans plus tard, « ...moi (...) qui parfois ai senti dans la  période d'une seconde un million de pensées, d'images, de  combinaisons de toutes sortes qui pétaient à la fois dans ma  cervelle comme toutes les fusées allumées d'un feu d'artifice. »  ( A Louise Colet. 6 juillet 1852 ).  « Ajoute à cela mes attaques de nerfs, lesquelles ne  sont que des déclivités involontaires d'idées, d'images.  L'élément psychique alors saute par-dessus moi, et la  conscience disparaît avec le sentiment de la vie. Je suis sûr  que je sais ce que c'est que mourir. J'ai souvent senti nettement  mon âme qui m'échappait, comme on sent le sang qui coule par  l'ouverture d'une saignée. »  A Louise Colet. 27 décembre 1852.

    « Chaque attaque était comme une sorte d'hémorragie de l'innervation. C'était des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la  fois, en feux d'artifices. Il y avait un arrachement de l'âme d'avec  le corps, atroce (j'ai la conviction d'être mort plusieurs fois). Mais  ce qui constitue la personnalité, l'être-raison, allait jusqu'au bout  ; sans cela la souffrance eût été nulle, car j'aurais été purement  passif et j'avais toujours conscience, même quand je ne pouvais  plus parler. Alors l'âme était repliée tout entière sur elle-même,  comme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes.»  A Louise Colet. 7 juillet 1853.

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    Ces quelques éléments de description même si les autorités contemporaines en matière d’épilepsie semblent formelles pourraient faire discuter des migraines accompagnées d’une part, des attaques de panique d’autre part. La coexistence d’une épilepsie authentique et de crises nerveuses non épileptiques est une situation fréquente. Il y a place pour le doute, au moins en ce qui concerne la possibilité de crises nerveuses non épileptiques intriquées avec d’authentiques crises épileptiques. En revanche, le Brome qu’il absorbait quotidiennement suffit probablement à expliquer bon nombre de symptômes - fatigue, somnolence, ralentissement - que d’aucun ont mis sur le compte d’une névrose hystérique. Ses rares allusions ultérieures, après sa rupture avec Louise Colet, ne sont pas contributives : « A vingt ans j'ai failli mourir d'une maladie nerveuse, amenée  par une série d'irritations et de chagrin, à force de veilles et de  colères. Cette maladie m'a duré dix ans. (Tout ce qu'il y a dans sainte Thérèse, dans Hoffmann et dans Edgar Poe, je l'ai senti,  je l'ai vu, les hallucinés me sont fort compréhensibles.) Mais j'en  suis sorti bronzé et très expérimenté tout à coup sur un tas de  choses que j'avais à peine effleurées dans la vie. »  A Mlle Leroyer de Chantepie. 30 Mars 1857.

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    Flaubert parle très peu de ses attaques de nerfs, et son œuvre n’en garde quasiment aucune trace directe, sinon dans les hallucinations d’Emma Bovary, dont la description utilise les symptômes éprouvés par l’auteur. « Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu éclataient dans l’air comme des balles fulminantes en s’aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre dans la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun d’eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplièrent, et ils se rapprochaient, la pénétraient ; tout disparut. Elle reconnut les lumières des maisons, qui rayonnaient de loin dans le brouillard »

Gustave Flaubert, Madame Bovary 1856


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    Flaubert se définissait comme un laborieux ; il déclamait ses textes dans son gueuloir, selon sa propre expression après avoir couvert des pages et des pages de ratures, de repentir, de rajouts, d'insertions. Ses relations avec son père Achille-Cléophas Flaubert, Chirurgien-chef de l’hôpital de Rouen, n'étaient pas des plus simples. Dans cette page manuscrite de la tentation de Saint Antoine figure le plus célèbre lapsus calami de l'histoire de la littérature : « Maudit, maudit, maudit ! Pour avoir tué des innocents, tu assassineras ton père et ta père »

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    Parmi les lecteurs de la Tentation de Saint Antoine, figure Hippolyte Taine ( 1828-1893 ), qui évoquera « L’imagination érudite de Flaubert ». Major de l’École Normale en 1848, recalé à l’agrégation de philosophie en 1851 pour « dépense déplacée de talent », il fut reçu docteur en 1853 avec son étude sur La Fontaine, après s'être vu refuser une thèse peu orthodoxe sur les sensations. Il fut élu à l’académie française en 1878. Il était docteur en droit de l'Université d'Oxford, grand admirateur de l’Angleterre et du protestantisme. C’est un libre penseur, anti-spiritualiste, adversaire de l’évêque Dupanloup, de Victor Cousin, auteur de quelques maximes provocatrices telles que « On peut considérer l'homme comme un animal d'espèce supérieure qui produit des philosophies et des poèmes à peu près comme les vers à soie font leurs cocons, et comme les abeilles font leurs ruches ». ( Essai sur les Fables de La Fontaine, préface de l’édition de 1861 ) ou encore “le Vice et la Vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre” ( Histoire de la littérature anglaise ). Ses maîtres sont Spinoza, Condillac, Hegel. Il entend appliquer à la littérature, à l’histoire et à l’esthétique, la méthode psychologique laquelle est considérée comme une science de la nature. Parmi ses projets, très tôt figure celui d’en finir avec les facultés de l’âme. Pour se faire il entreprend dès 1866 la rédaction d’un ouvrage de psychologie critique, intitulé De l'Intelligence (1870, 2 vol. in-8; 3e éd. corrigée et augmentée; 2 vol. in-18, 1878; 4e éd. encore corrigée et augmentée, 1883). Son intention est d’en finir avec les catégories de l’entendement, et d’identifier par l’analyse de phénomène psychique élémentaire, comme Lavoisier anéantissant la théorie des quatre éléments en décomposant l’air. Il se réclame de la théorie des signes de Condillac, de l'induction scientifique selon Stuart Mill,  de la perception de l'étendue d’Alexander Bain.


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    Il fréquente le salon de la princesse Mathilde ( 1820-1904) fille de Jérôme Bonaparte et de la princesse de Wurtemberg ( surnommée la dinde de Westphalie) et donc cousine de Louis Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III. Et participe aux dîners Magny en compagnie de  Sainte-Beuve, Renan, Berthelot, les Goncourt … Il y fait la rencontre de Gustave Flaubert avec lequel il correspond à partir de 1863. Dans la perspective de la rédaction de son traité De l’Intelligence, il adresse quatre lettres fin 1866 : à un mathématicien, à un joueur d’échecs, à Gustave Doré (1832-1883), à Gustave Flaubert auquel il pose quatre questions : « j’ai besoin de cas spéciaux et hypertrophiés pour ces matières d’imagination et d’images. Je prends divers renseignements auprès de ces hypertrophiés, et vous en êtes un »

    - confusion objet imaginé et objet réel ?

Oui, toujours ; l’image est pour moi aussi vraie que la réalité
objective des choses

    - retour obsédant de l’image d’un personnage ?

Les personnages imaginaires m’affolent, me poursuivent, quand j’écrivais l’empoisonnement d' Emma Bovary, j' avais si bien le goût d' arsenic dans la bouche , j' étais si bien empoisonné moi-même que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très réelles, car j' ai vomi tout mon dîner

    - mémoire visuelle : détails précis ou fragmentaires ?

En général le souvenir idéalise, c’est à dire choisit.

hallucinations hypnagogiques et intuition poétique ?
L’intuition artistique ressemble en effet aux hallucinations hypnagogiques par son caractère de fugacité … mais souvent aussi l’image artistique se fait lentement, pièce à pièce, comme les diverses parties d’un décor que l’on pose.

    Flaubert met en garde Taine de ne pas confondre la vision intérieure de l’artiste et celle de l’homme vraiment halluciné. Il précise : “je connais parfaitement les deux; il y a un abîme entre eux. Dans l’hallucination proprement dite, il y a toujours terreur, on sent que votre personnalité vous échappe, on croit états qu’on va mourir. Dans la vision poétique au contraire il y a joie. C’est quelque chose qui entre en vous”.


« Du reste n'assimilez pas la vision intérieure de l'artiste à celle  de l'homme vraiment halluciné ? Je connais parfaitement les  deux états ; il y a un abîme entre eux. - Dans l'hallucination  proprement dite, il y a toujours terreur, on sent que votre  personnalité vous échappe, on croit qu'on va mourir. Dans la  vision poétique, au contraire, il y a joie. C'est quelque chose qui  entre en vous. »
A Hippolyte Taine. 20 novembre 1866.

« Mon cher ami,

Voici ce que j'éprouvais, quand j'ai eu des hallucinations :

1° D'abord une angoisse indéterminée, un malaise vague, un  sentiment d'attente avec douleur, comme il arrive avant  l'inspiration poétique, où l'on sent « qu'il va venir quelque chose  » (état qui ne peut se comparer qu'à celui d'un fouteur sentant  le sperme qui monte et la décharge qui s'apprête. Me fais-je  comprendre ?)

2° Puis, tout à coup, comme la foudre, envahissement ou plutôt  irruption instantanée de la mémoire car l'hallucination  proprement dite n'est pas autre chose, - pour moi, du moins.  C'est une maladie de la mémoire, un relâchement de ce qu'elle  recèle. On sent les images s'échapper de vous comme des flots  de sang. Il vous semble que tout ce qu'on a dans la tête éclate  à la fois comme les mille pièces d'un feu d'artifice, et on n'a pas  le temps de regarder ces images internes qui défilent avec furie.

En d'autres circonstances, ça commence par une seule image  qui grandit, se développe et finit par couvrir la réalité objective,  comme par exemple une étincelle qui voltige et devient un  grand feu flambant. Dans ce dernier cas, on peut très bien  penser à autre chose, en même temps ; et cela se confond  presque avec ce qu'on appelle « les papillons noirs », c'est-à-  dire ces rondelles de satin que certaines personnes voient  flotter dans l'air, quand le ciel est grisâtre et qu'elles ont la vue  fatiguée.  Je crois que la Volonté peut beaucoup sur les hallucinations.  J'ai essayé à m'en donner sans y réussir. - Mais très souvent, et  le plus souvent je m'en suis débarrassé à force ce volonté.

    Dans ma première jeunesse j'en avais une singulière : je voyais  toujours des squelettes, à la place des spectateurs, quand  j'étais dans une salle de théâtre - ou du moins je pensais à cela  si fortement que ça ressemblait à une hallucination car la limite  est quelquefois difficile à discerner.
 
    Je connais l'histoire de Nicolaï. J'ai senti cela : voir les choses  fausses, - savoir que c'est une illusion, en être convaincu, et  cependant les percevoir avec autant de netteté que si elles  étaient réelles. - Mais dans le sommeil on éprouve un état  pareil, - quand on sait qu'on rêve, tout en rêvant.  C'est si bien pour moi la mémoire qui est en jeu, dans  l'hallucination, que le seul moyen d'imiter quelqu'un parfaitement  (de représenter sa voix et ses gestes) ne s'obtient qu'avec une  grande concentration du souvenir. Pour être un bon mime, il faut avoir une mémoire d'une netteté hallucinante, - voir enfin les  personnes, en être pénétré. Reste il est vrai la faculté  instrumentiste : les muscles de la face et du larynx.  Vous devriez demander à des musiciens s'ils entendent  absolument la musique qu'ils vont écrire, comme nous, les  romanciers, nous voyons nos bonshommes !
 
    Dans l'hallucination artistique, le tableau n'est pas bien limité,  quelque précis qu'il soit. Ainsi je vois parfaitement un meuble,  une figure, un coin de paysage. Mais cela flotte, cela est  suspendu, ça se trouve je ne sais où. Ça existe seul et sans  rapport avec le reste, tandis que, dans la réalité, quand je  regarde un fauteuil ou un arbre, je vois en même temps les  autres meubles de ma chambre, les autres arbres du jardin, ou  tout au moins je perçois vaguement qu'ils existent.  L'hallucination artistique ne peut porter sur un grand espace, se  mouvoir dans un cadre très large. Alors on tombe dans la  rêverie et on revient au calme. C'est même toujours comme  cela que ça finit.  Vous me demandez si elle s'emboîte, pour moi, dans la réalité  ambiante ? Non. - La réalité ambiante a disparu. Je ne sais plus  ce qu'il y a autour de moi. J'appartiens à cette apparition  exclusivement. Au contraire, dans l'hallucination pure et simple on peut très  bien voir une image fausse d'un oeil, et les objets vrais de  l'autre. C'est même là le supplice. »

A Hippolyte Taine. 1er décembre 1866.

 


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Maxime du Camp (1822-1894) : souvenirs littéraires

Date de création : 28/05/2008 : 22:12
Dernière modification : 03/11/2009 : 07:59
Catégorie : Conférences
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