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Sinistre comme un joueur de tango

Sa plume trempée dans l'éthanol n'épargne personne et n'engage que lui

De notre envoyé spécial à Buenos Ayres, Emilio Campari, le 12 Juin 2008

    Si un jour vous passez par Buenos Ayres, vous serez tenté de vous encanailler du côté du quartier de la Boca, où l’on danse le tango sur des estrades de fortune, où l’on peut prendre une leçon au café Raspoutine pour cinq pesos, et d'où l'on rentre à la nuit tombée en rasant les façades colorées. Moi je n’irai pas. Non par snobisme :  touriste tout-à-fait comme les autres, je n’ai point honte de suivre scrupuleusement les étapes du parcours fléché qu’impose l’acquisition d’un niveau culturel présentable. Je n’irai jamais à la Boca, tout simplement parce que j’ai trop souffert.
 
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    J'avais un oncle comme d'autres ont une maladie génétique incurable. Un de ces êtres faits tout exprès pour infester la vie d'autrui, lui disputer le boire et le manger, la place dans l'autobus et l'air que l'on respire, lui jeter des regards écrasants au moindre soupçon d'avantage accordé par le destin. De ses petits yeux filtrants qu'il entrouvrait tel un varan de Komodo entre deux siestes perlait une litanie de reproches : comment peux-tu manger ce petit beurre sans m'en donner la moitié, comment peux-tu finir cette caïpirinha sans me la proposer, comment peux-tu lire ce journal sans me tendre la page de garde, celle des sports et pendant que nous y sommes, les nouvelles régionales et internationales, comment peux-tu occuper ce fauteuil accueillant sans me le céder contre mon tabouret ?

    On me dira : oubliez la présence de cet héritage maternel, évitez de croiser ce regard parasite, cramponnez-vous aux pages de votre magazine, engloutissez la moindre miette, la dernière goutte, l'ultime goulée d'atmosphère que le sort placera à votre portée. Mais ceci ne me dérangeait pas plus qu'une guigne sur un gâteau, car il y avait bien pire.

     Mon oncle était joueur de tango, et prétendait non seulement maintenir la tradition mais renouveler le genre. Il était un petit joueur d'accordéon en vérité, jusqu'à ce qu'un obscur reporter européen imagine une extraction réciproque de l'anonymat grâce au tournage d'un documentaire bon marché sur la culture du tango à Buenos Ayres. Transfiguré par la présence de la caméra, mon oncle en fit des tonnes, qui plurent énormément outre-Atlantique. Le réalisateur avait installé sa petite équipe et son matériel au café Tortoni, alternant musique et interviews. Lorsqu'il jouait, mon oncle avait l’air de souffrir, mais beaucoup, d’une sorte de colique, d’épreinte mentale, un rictus tordant son visage, l'émission du moindre arpège déclenchant des douleurs sans doute abominables.

    Entre deux airs, il ne pouvait ouvrir la bouche sans proférer aussitôt le plus éculé des lieux communs, par exemple, en fixant l'autre rive du Rio de la Plata : la musique renvoie toujours à une racine ;  le plus important est de ne pas perdre ses origines ... ; un peu plus tard, larmoyant : je ne peux regarder mon fils dans les yeux si ma musique n’est pas en accord avec moi-même ;  et caressant son accordéon de la main et du regard, la gorge nouée, débordant d'émotion : c’est l’instrument qui m’a choisi... Messie du tango : il faut donner une vie nouvelle à cette danse ... Émerveillé par son propre pouvoir : je jouais, soudain les gens se sont mis à danser, j’ai trouvé cela merveilleux ...

    Il atteignait les sommets de l'indigence lorsqu'il partait d’une donnée immédiate de sa perception : une fois exposée, il en extrayait tout ce qui était exploitable dans le registre de la tautologie. Une locomotive fumait-elle sur un pont, au lointain ? Le chemin de fer était comme la musique... Un pot de géranium séchait-il sur un balcon ? La musique était comme la nature,  chaque jour de nouvelles fleurs apparaissent... Une affiche de corrida jaunissait-elle sur le mur de la cuisine? Son accordéon, fabriqué à partir de matériaux nobles, le bois, le cuir, l'os, le cuivre, était un taureau furieux qu’il fallait dominer. Et d’empoigner à nouveau son maudit instrument, et d’en infliger à son entourage anéanti – une galerie de demeurés comme Bourdieu les affectionnait tant, le pauvre - une cure obligatoire. Je percevais tel un synesthète accablé de sensations aberrantes les notes de musique acérées comme des petits morceaux de verre sur lesquels la plante innocente des pieds se blesse et saigne, délogeant dans l'air ambiant les molécules d’oxygène, et envahissant par les conduits auditifs mes circonvolutions de Heschl.

    La dernière fois que je l'ai vu nous étions dans un compartiment de chemin de fer. J'étais assis près de la fenêtre entrouverte, un petit filet d'air m'aérait agréablement, pendant qu'il mijotait près de la porte dans une sueur de mauvais augure, son oeil fixe me signifiant l'insupportable différence de nos situations. N'y tenant plus je lui proposai d'échanger nos places. Il attrapa une pneumonie fatale en me lançant les plus méchantes des oeillades, car il me voyait frétiller d'aise, laissant aller ma cuisse contre celle de mon accorte voisine tandis que je glissai des rayons visuels dans les interstices moites de son corsage généreux. Heureusement maintenant il est mort. J'ai moi-même veillé à l'élimination physique de son accordéon que les employés des pompes funèbres ne réussirent pas à faire tenir dans le cercueil.

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Date de création : 12/06/2008 : 00:57
Dernière modification : 03/09/2009 : 18:22
Catégorie : Les pyrosis d'Emilio Campari
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